Introduction à une Clinique du Réel

Dans les dernières années de sa  » clinique du réel », Jacques Lacan pratiquait non seulement les séances à durée variable (motif des scissions de 1953 et 1963), des séances courtes mais aussi des « non séances » pourrait-on dire. A ce patient qui l’attend dans sa salle d’attente, il dit : -Vous êtes là… Moi aussi ! A la semaine prochaine.
Bien sûr il empoche le montant de la séance, bien sûr il attend son patient la semaine suivante… Et bien sûr son patient revient… Comment comprendre cette pratique ?
Est-ce sans effet sur le patient ? Est-ce la même chose que si la séance n’avait pas eu lieu ? Imaginons, par pure spéculation, que ce patient habite loin, en province… Qu’il est venu en train… Que depuis une semaine, il rumine ce qu’il pourra dire à son analyste… Cette séance lui provoque-t-elle un retentissement puissant ? Ce que Lacan appelle, en opposition à « la broderie du symbolique », le blabla : un effet de réel ?

Dans mon ouvrage « Le tout dernier enseignement de Lacan » j’ai tenté de récapituler quelques principes et hypothèses de la théorie borroméenne, cette topique qui l’a absorbé durant ses derniers séminaires (1974/1981). Lacan attendait des différentes formes du nœud borroméen, des solutions tant au niveau théorique, faille de structure, forclusion généralisée et clinique continuiste (pas de frontière rigide entre psychose, perversion et névrose), qu’au niveau de la pratique psychanalytique (nomination, coupure…).

Des solutions qui l’ont éclairé sur le cas de Joyce en particulier (« Le Sinthome » 2005), et sur le rapport au corps. Des réponses qui changent aussi notre lecture du travail psychanalytique.

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Le Sinthome 2005

Ce nœud borroméen – Lacan le portera en bague jusqu’à son dernier séminaire (juillet 1980) – c’est les armoiries des Borromeo. Elles symbolisaient l’alliance des trois familles (Borromeo, Visconti, Sforza) par trois anneaux enlacés de façon que si on en coupe un, n’importe lequel, les deux autres sont libres. Du nœud borroméen, Lacan a fini par faire sa marque. Celle qui le sépare de Freud. Celle qui change aussi, radicalement, la psychanalyse.

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Nœud Borroméen

En effet, la période qui suit le séminaire XX de Lacan, n’est pas en continuité avec le projet antérieur. Loin d’une amélioration de la théorie précédente, c’est une authentique révolution. Si Lacan est devenu célèbre avec sa période structuraliste, au cours de laquelle il affirmait la suprématie du symbolique (« l’inconscient est structuré comme un langage »), le « tout dernier Lacan » en est l’envers, car il y met au même niveau réel, symbolique et imaginaire.

A l’heure du « mariage pour tous » et des cris d’orfraie de moult psychanalystes « lacaniens », à l’heure de l’abandon par la psychiatrie (à la suite du D.S.M. IV (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 4e édition) et confirmé par le D.S.M. V) des références aux structures psychanalytiques (névroses / psychoses / perversions), le renouvellement de la psychanalyse vers une clinique qui appréhende le monde actuel, passe encore et toujours par Jacques Lacan… plus de trente ans après sa mort !

Cette topique borroméenne déplie une conception nouvelle de la folie (on délire tous !) et de la forclusion de Nom-du-Père (l’opérateur Nom-du-Père  n’a pas pu advenir en temps et en lieu), une façon autre d’appréhender le sujet par le corps (le parlêtre est le corps parlant !), mais aussi un « savoir y faire » avec sa jouissance (rapport du parlêtre à son corps), avec le réel hors-sens, et le symptôme comme nouage des trois dimensions R.S.I.

Cette théorie des derniers séminaires (et notamment du séminaire XXIII, « Le Sinthome » paru en 2005), dessine une clinique continuiste où la forclusion est généralisée et la  psychose « ordinaire ». Comment réduire nos symptômes en sinthome (noyau du symptôme) ? Comment nouer les trois dimensions irréductibles ? Comment « savoir y faire » avec sa jouissance hors sens (jouissance du corps non liée à l’Œdipe, la loi, l’interdit) ?


Dans cette pratique, le réel ne peut être compris ni par le symbolique (les mots), ni par l’imaginaire (les images). La Clinique du Réel déborde la recherche de sens, de vérité symbolique (« travail » classique de la psychanalyse) par des coupures (« On va s’arrêter là ! »), l’interprétation de la Lalangue (premier langage maternelle, babillage sans loi… trop-plein de jouissance refoulé), des effets de nominations (nommer c’est lier arbitrairement réel et symbolique), des recherches de nouages des trois dimensions réel, symbolique, imaginaire.

(Extrait de « Le tout dernier enseignement de Lacan »
J. Godebski, L’Harmattan 2015)

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« Le tout dernier enseignement de Lacan« 

Des vidéos prises sur le vif des ateliers et conférences sont disponibles sur la chaîne :  Jean Godebski – You Tube

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